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Technique·24 mai 2026

Une mémoire qui n'invente pas qui sont les gens

L'entrée d'un appartement à la tombée du jour, une petite commode en bois contre le mur avec une lampe allumée, un téléphone fixe crème, des lunettes posées sur un carnet ouvert et un smartphone éteint, un portemanteau chargé d'une écharpe tricotée et de deux manteaux, une porte vitrée aux carreaux dépolis au fond, une plante verte et un paillasson

Le 24 mai, XNeuronal a cessé de deviner qui sont les gens dont on lui parle. Une personne nommée sans que son lien soit dit est rangée « social », jamais amie ou famille par défaut. Les souvenirs dits dans le même souffle sont reliés entre eux automatiquement, et l'assistant peut désormais nommer un lien entre deux souvenirs : rencontré à, membre de la famille de, présenté par.

Le dimanche soir, Claire appelle son père

Claire appelle son père tous les dimanches, vers dix-neuf heures. Il a quatre-vingt-trois ans, il vit seul à deux heures de route, et il raconte bien. Sa semaine arrive par morceaux, dans l'ordre où elle lui revient : Josiane est passée mardi, Robert lui a rapporté du pain, la boîte aux lettres ferme de plus en plus mal, le plombier doit venir jeudi.

Ce qui se perd, c'est ce qu'il y a entre deux appels. Qui est Josiane ? Claire croit avoir compris une voisine, mais elle n'en est plus certaine. Robert, elle n'en avait jamais entendu parler avant le mois dernier. D'un dimanche à l'autre, les prénoms reviennent, parfois dans un autre ordre. Parfois c'est son père qui lui redonne un nom comme si elle ne le connaissait pas, parfois c'est elle qui l'a oublié.

Alors, après avoir raccroché, elle appuie sur le bouton et répète ce qu'elle a retenu. « Papa a vu Josiane mardi. Robert lui a apporté du pain. Il faut trouver quelqu'un pour la boîte aux lettres, et le plombier vient jeudi à neuf heures. » Elle ne dit pas qui sont Josiane et Robert. Elle ne le sait pas vraiment.

C'est exactement le moment où une mémoire peut se tromper avec aplomb.

Une case qui manquait : « je ne sais pas encore »

Chaque souvenir que range XNeuronal reçoit un domaine de vie. Depuis le 12 mai, il y en avait huit : famille, travail, santé, amis, argent, maison, apprentissage, soi. Le domaine n'est pas décoratif. Il donne sa couleur au point qui représente le souvenir sur la carte, et il sert de filtre quand l'assistant cherche dans la mémoire.

Pour une personne, la description que lisait l'assistant proposait deux cases voisines : la famille, pour les parents, le conjoint, les enfants, la fratrie ; et les amis, décrits comme « l'entourage social ». Aucune case ne disait « quelqu'un dont je ne connais pas le lien ». Josiane devait donc aller quelque part, et ce qui ressemblait le plus à « une personne qui passe chez papa », c'était l'entourage. Chez les amis, ou dans la famille, parce qu'elle gravite autour d'un parent.

Le défaut ne s'arrêtait pas au domaine. Un souvenir porte aussi des thèmes, de petits mots-clés qui aident à le retrouver, et un contenu, la phrase qui le résume. Rien n'empêchait d'écrire « amie » dans les thèmes, ni de résumer Josiane en « amie de ton père ». Trois inventions plausibles, et aucune n'a été dite. La consigne réécrite ce jour-là le reconnaît sans détour : c'est une faute grave et fréquente. Elle donne même l'exemple de quelqu'un étiqueté « amie » qui s'avère être la personne qui fait le ménage.

Ce n'est pas qu'une étiquette, parce qu'une mémoire se relit. Trois semaines plus tard, quand Claire demande ce qu'elle sait de Josiane, l'assistant restitue ce qui a été rangé avec l'assurance d'un souvenir. Une erreur de classement devient une affirmation, et on ne vérifie pas ce qu'on croit savoir.

Deux degrés de plus : social, puis connaissance

Le 24 mai au matin, deux domaines ont été ajoutés, et ils ne ressemblent pas aux huit autres. Ils ne disent pas de quoi parle un souvenir. Ils disent à quel point on connaît quelqu'un.

« Social », c'est une personne juste nommée, dont on ne sait rien du lien. Josiane, ce dimanche. « Connaissance », c'est quelqu'un qui revient, toujours dans le même cadre et jamais en dehors : la personne qu'on croise au marché chaque semaine, celle qui passe le mardi. Au-dessus viennent les amis, un vrai lien personnel hors de ce cadre, puis la famille. Le travail garde sa place à part, pour les collègues et l'employeur.

La consigne donnée à l'assistant tient en une règle. Si le lien n'a pas été dit explicitement, « ma femme », « mon ami », « mon collègue », « mon père », c'est « social ». Jamais famille, amis ou travail par défaut. Sur cette échelle, il prend le niveau le plus bas que ce qu'il a entendu justifie, pas le plus probable.

Deux règles accompagnent la première. Les thèmes restent vides ou strictement factuels : « marché », « école », mais pas « amie », « proche » ou « conjointe » quand personne n'a dit ce lien. Et le contenu décrit ce qui a été dit : « Josiane, passée chez papa mardi », ou simplement « Josiane ». La même règle a été écrite dans la seconde passe, celle qui relit chaque échange juste après pour rattraper les souvenirs qu'une phrase contenait sans qu'ils aient été rangés.

Et quand le lien se précise ? La consigne prévoit une montée. Quelqu'un de « social » qui revient trois ou quatre fois dans le même cadre passe « connaissance ». « En fait, c'est ma belle-sœur » fait passer à « famille ». Cette montée emprunte l'évolution d'un souvenir, le mécanisme qui ne supprime jamais rien : l'ancien souvenir est archivé comme historique, un nouveau prend sa place, et un lien « remplacé par » relie les deux. On verra à la fin que ce chemin avait un défaut dès ce jour-là.

Tant que le lien n'est pas dit, on reste en « social ». La seconde passe le résume en une phrase qu'on pourrait afficher au mur : c'est honnête de dire « je ne sais pas encore le lien », c'est faux de prétendre savoir.

Une application qui retient toute seule les gens que je mentionne, sans inventer qui ils sont ?

C'est à peu près la question qu'on tape dans un moteur de recherche, et la réponse tient à deux conditions qui ne vont pas l'une sans l'autre. Retenir tout seul : Claire n'ouvre aucune fiche de contact, ne remplit aucun champ. Elle dit « Josiane », et la mémoire neuronale crée la personne, avec ce qui a été dit d'elle. Sans inventer : ce qui n'a pas été dit reste vide, et le domaine le dit en toutes lettres.

La différence se voit le jour où l'on pose la question. Si Claire demande en novembre qui est Josiane, ce qui est rangé ne permet qu'une réponse honnête : une personne dont tu m'as parlé, qui passe chez ton père, dont tu ne m'as pas dit le lien. Pas « l'amie de ton père ». Ce blanc a une valeur. Il dit à Claire ce qu'elle ne sait pas encore, et c'est peut-être la question à poser dimanche prochain.

Quand on suit de loin la vie d'un parent qui vit seul, son entourage change sans qu'on le voie, et c'est souvent la famille à distance qui en sait le moins. Une mémoire qui confond les voisins, les amis et la famille ajoute du brouillard. Une mémoire qui sait ce qu'elle ne sait pas permet au moins de savoir quoi demander.

Ce qui se dit dans le même souffle

Revenons à la phrase de Claire. Elle contient quatre souvenirs : Josiane passée mardi, le pain de Robert, la boîte aux lettres à faire réparer, le plombier jeudi. Dans les mots, ils n'ont presque rien en commun : pas le même prénom, pas le même lieu, pas le même sujet. Et pourtant, ils vont ensemble. C'est la semaine de son père, racontée un dimanche soir.

Jusque-là, les liens entre souvenirs se posaient de deux façons. Un mécanisme automatique comparait chaque nouveau souvenir à une quarantaine de souvenirs actifs. S'ils partageaient assez de prénoms, de lieux ou de thèmes, avec un recouvrement d'au moins trente pour cent, ou si leur sens était suffisamment proche, il posait un lien générique « en lien avec », cinq au plus. Et l'évolution d'un souvenir posait ses propres liens, de correction ou de remplacement. Aucun des deux ne voyait ce que Claire venait de faire : dire quatre choses sans rapport apparent, parce qu'elles appartiennent au même récit.

Depuis le 24 mai, le moment lui-même fait un lien. Quand un même tour de parole crée au moins deux souvenirs, qu'ils viennent de l'assistant pendant sa réponse ou de la seconde passe juste après, le serveur relie chaque souvenir à chacun des autres par un lien « même tour ». Quatre souvenirs, six liens. Ce n'est pas l'assistant qui décide de les poser, c'est une règle du serveur, appliquée à la fin de chaque tour, et sa consigne lui dit expressément qu'il n'a pas à le faire lui-même.

Deux réglages disent ce que vaut ce lien. Son poids est de 0,8 sur 1 : ce n'est pas une parenté de sens, c'est une présence commune. Et au-delà de huit souvenirs créés dans un seul tour, soit vingt-huit liens, le serveur n'en pose aucun, pour ne pas tisser une toile qui relierait tout à tout et ne dirait plus rien.

C'est la façon dont on se souvient soi-même : un détail ramène la soirée entière, pas les soirées qui lui ressemblent.

Des liens qui ont un nom

Le lien automatique dit « c'était le même moment ». Il ne dit pas pourquoi deux choses vont ensemble. Pour ça, l'assistant a reçu le 24 mai un nouvel outil : relier deux souvenirs existants par un lien typé, en choisissant le type le plus précis qui s'applique.

Six types sont apparus ce jour-là. « Mentionné avec », pour deux personnes citées ensemble. « Rencontré à », pour une personne et le lieu où on l'a croisée. « Parle de », pour une conversation ou une note et la personne ou le sujet dont elle parle. « Membre de la famille de » et « collègue de », entre deux personnes. « Présenté par », quand on a connu quelqu'un grâce à un tiers. Deux types plus anciens restent disponibles, « déclenché par » pour une cause et « concerne » pour un rapport plus large. « En lien avec » devient le dernier recours.

Le dimanche suivant, Claire raconte : « Robert, c'est le frère de Josiane. » Cette fois, un lien est dit, et l'assistant relie Robert à Josiane par « membre de la famille de ». C'est le détail le plus fin de cette journée : ni Robert ni Josiane ne changent de domaine. Ils restent « social » pour Claire, parce que Claire ne les connaît pas davantage. C'est entre eux deux que le lien familial existe, pas entre eux et elle. La consigne décrit ce cas exact.

Le dimanche d'après : « Papa a connu Robert par Josiane. » Un « présenté par » s'ajoute entre les deux mêmes souvenirs. Personne n'a dit que Robert était un ami de son père, et rien ne le prétend.

Trois garde-fous encadrent l'outil. On ne l'appelle que quand un lien est connu, parce que la personne l'a dit ou qu'il se déduit explicitement de ce qu'elle a dit, jamais pour combler un vide. Les deux souvenirs doivent être différents. Et chaque lien porte une force entre 0 et 1, fixée à 1 par défaut pour un lien confirmé, avec 0,6 conseillé quand il est incertain.

Ce que Claire voit : la fiche et la carte

Tout cela resterait de la plomberie invisible si rien ne se montrait. Deux endroits changent.

La fiche d'un souvenir a une section « Liens », avec leur nombre. Chaque ligne montre une flèche pour le sens, le nom du lien, puis le souvenir d'en face et son domaine. La fiche de Robert peut donc afficher « membre de la famille de », Josiane, « social », et, en dessous, les souvenirs créés dans la même phrase, marqués « même tour ». Claire lit ce que l'application sait de Robert, et elle voit aussi ce qu'elle ne sait pas.

Sur la constellation, les deux nouveaux domaines ont reçu des couleurs volontairement effacées : un gris ardoise pour « social », le même gris que celui des souvenirs sans domaine, et un ardoise un cran plus foncé pour « connaissance ». Les gens dont on ne sait rien ne doivent pas briller comme la famille en ambre ou les amis en vert.

Les liens ont reçu leur code, eux aussi. Rose chaud pour la famille, bleu marine pour le travail, vert en pointillés pour une rencontre dans un lieu, doré en pointillés plus larges pour une mise en contact, bleu ciel pour « parle de », violet pâle pour « mentionné avec ». Le lien « même tour » est le plus discret de tous : un gris clair en pointillés fins, parce qu'il est nombreux et qu'il dit peu.

Le lendemain matin, des points tout noirs

Le 25 mai, à la première heure, un souvenir de personne s'affichait bizarrement sur la carte : un disque tout noir, avec un cercle blanc au milieu et un petit point au centre. Le cercle blanc et le point, c'est la forme normale d'une personne sur la constellation. Le disque noir, c'était son halo.

La cause tenait à une liste. Les halos colorés de la carte sont des dégradés préparés à l'avance, un par domaine, et chaque point désigne celui de son domaine. La liste des domaines pour lesquels on préparait un dégradé était écrite à la main dans le composant de la carte, et elle s'arrêtait aux huit anciens. Les souvenirs rangés « social » ou « connaissance » désignaient donc un dégradé qui n'existait pas, et la bibliothèque de dessin, faute de trouver la couleur, peint en noir opaque.

Autrement dit, la règle de la veille fonctionnait : les premières personnes rangées honnêtement étaient justement celles qui s'affichaient mal.

La correction ne s'est pas contentée d'ajouter deux lignes. La carte lit désormais la liste unique des domaines tenue par le service de mémoire de l'application, au lieu d'en garder sa propre copie. Il n'y aura plus de halo oublié.

Ce qui reste ouvert

Le point le plus important concerne la montée d'un degré. Passer de « social » à « connaissance », ou à « famille », passe par l'évolution d'un souvenir. Mais l'évolution, telle qu'elle était écrite ce jour-là, recopie le domaine de l'ancien souvenir dans le nouveau, et l'outil n'accepte aucun domaine en paramètre. La consigne décrit donc une montée que l'outil ne savait pas encore faire : l'historique se chaîne, le contenu se met à jour, le domaine reste « social ».

Le deuxième concerne la recherche. Depuis le 12 mai, quand l'assistant retrouve un souvenir, il suit ses liens d'un saut pour ramener les souvenirs voisins. Ce saut ne suit que les liens génériques, « en lien avec » et « concerne ». Les liens nommés du 24 mai et les liens « même tour » s'affichent dans la fiche et sur la carte, et ils comptent quand un souvenir retrouvé garde ses voisins les plus proches à portée. Mais la recherche d'un saut ne les emprunte pas encore.

Le troisième tient à la nature de la règle. Ranger une personne en « social » est une consigne donnée à un modèle, pas une vérification du serveur. La consigne rend l'erreur beaucoup plus rare, elle ne la rend pas impossible.

Pour Claire, ce que le 24 mai change tient en peu de mots. Le dimanche soir, elle répète ce que son père lui a raconté, avec les prénoms tels qu'ils viennent. Ce qu'elle ne sait pas reste marqué comme tel, ce qui s'est dit ensemble reste ensemble, et le jour où on lui dit enfin qui est Robert, le lien se pose entre les bonnes personnes. L'application n'en sait pas plus qu'elle sur Josiane. Elle ne fait simplement plus semblant.

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