Remplir des cases plutôt qu'écrire du texte
Ce que la mémoire te rend compte autant que ce qu'elle retient. Pendant plusieurs semaines, une fiche revenait sous forme de texte que l'écran devait interpréter pour l'afficher correctement. Nous avons inversé le rapport : l'écran déclare un gabarit à emplacements typés, et la mémoire vient les remplir. Plus rien à deviner à la lecture.
Un texte qu'il fallait deviner
Au départ, une fiche mémo arrivait sous forme de texte, avec sa mise en forme écrite en caractères bruts : des dièses pour les titres, des étoiles autour des mots en gras, des tirets pour les puces. Affiché tel quel, ça donnait un pavé ponctué de symboles, exactement ce qu'on ne veut pas lire sur un téléphone posé sur un plan de travail.
Premier réflexe, écrire un petit lecteur de cette mise en forme. Volontairement limité : deux niveaux de titres, le gras, les puces, les listes numérotées, les lignes vides comme respiration. Sans dépendance extérieure, parce que la surface à couvrir était étroite et stable, et parce qu'un lecteur maison permettait de styliser chaque élément exactement à la palette du produit plutôt que d'hériter d'un rendu générique.
On y a ajouté un geste utile. Sous un titre qui parlait d'ingrédients, d'ustensiles, de matériel, de fournitures ou de courses, les puces ne s'affichaient plus comme des points, mais comme des cases à cocher. Tu pouvais barrer au fur et à mesure, en cuisinant ou en faisant tes courses.
Le renversement
Ça marchait, et ça restait fragile. Reconnaître une liste à cocher à partir d'un mot repéré dans un titre, c'est une devinette qui réussit souvent et qui échoue sans prévenir. Une formulation un peu différente, un singulier là où on attendait un pluriel, une fiche dictée dans une autre langue, et la case à cocher redevenait une puce inerte. Le comportement dépendait de la façon dont la phrase avait été tournée, ce qui est la définition même d'un comportement qu'on ne peut pas promettre.
Le vrai problème n'était pas la reconnaissance, c'était le sens de la relation. La mémoire écrivait un document, l'écran essayait de le comprendre. Nous avons inversé les rôles : l'écran déclare un gabarit, avec des emplacements nommés et typés, et la mémoire remplit ceux qui ont du sens pour cette fiche. Il n'y a plus rien à deviner, parce qu'il n'y a plus rien d'implicite.
Des sections déclarées, pas des titres reconnus
Dans ce gabarit, tout est optionnel. Un genre d'illustration, un titre, quelques étiquettes courtes comme une durée, un nombre de portions ou une difficulté, une citation d'origine, une note de mémoire qui rappelle pourquoi cette fiche existe et quand elle est née, puis une suite de sections. Chaque section porte son type : liste à cocher, étapes numérotées, puces, paragraphe. Une liste de courses n'en a qu'une, une recette en aligne plusieurs, un compte rendu de réunion mélange les deux.
Deux conséquences très concrètes. L'écran peut afficher une barre de progression unique qui couvre tous les groupes d'ingrédients à la fois, parce qu'il sait lesquels sont des listes à cocher, ce qui est impossible à faire de manière fiable quand on se contente de lire un texte. Et la vignette d'une fiche, dans la liste, peut reprendre l'illustration de la fiche elle-même, puisque le genre est déclaré au lieu d'être déduit d'une expression trouvée dans le contenu.
Le gabarit ne casse rien s'il arrive vide. Quand aucun emplacement exploitable n'est rempli, l'affichage retombe sur le lecteur de texte de la première version. La nouvelle voie est une amélioration, pas une condition à remplir.
Lire sa recette n'est pas auditer un souvenir
Un détail d'accès a changé dans le même mouvement. Toucher une fiche dans la liste ouvrait jusque-là la vue d'inspection du souvenir : ses étiquettes, son nombre de mentions, son étage de mémoire, ses liens vers d'autres souvenirs, ses actions de mise en sourdine et de suppression. C'est le bon outil pour examiner un nœud de mémoire neuronale. C'est le mauvais quand tu veux simplement lire ta recette ou avancer dans tes listes et checklists.
Les deux vues coexistent toujours, mais elles ne sont plus au même niveau. La fiche s'ouvre d'un seul toucher. L'inspection reste accessible depuis les réglages, un cran plus loin, et ce cran est volontaire.
Ce qui n'était pas encore réglé
Dans cette version, les cases cochées ne survivaient pas à la fermeture de la fiche. L'affichage était devenu juste, l'état ne l'était pas encore : cocher un ingrédient restait un geste visuel, pas un souvenir. Rendre cet état persistant est venu ensuite, et c'est ce qui a transformé la checklist en objet vivant plutôt qu'en simple mise en page.
Le principe posé ce jour-là, lui, n'a plus bougé : ce que l'écran affiche doit être déclaré, jamais reconstitué. C'est la même exigence qui, la veille, avait fait remonter les réglages du téléphone vers la mémoire.
