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Technique·24 mai 2026

Ce qui reste quand on supprime son compte

Une table de cuisine en bois après le déjeuner, une boîte en fer ouverte pleine de fiches de recettes, une fiche manuscrite floue posée sur une assiette, deux tasses de café, une part de gâteau aux noix et un smartphone éteint, lumière douce d'après-midi par la fenêtre

Depuis le 24 mai, un compte XNeuronal se supprime depuis l'application, en deux gestes. Le serveur vérifie que c'est bien toi, puis efface le compte et tout ce qui s'y rattache : souvenirs, liens, conversations, rappels, réglages. Le même matin, le grand ménage des réglages a cessé de laisser derrière lui des rappels orphelins dans la cloche et des transcriptions de conversations sans propriétaire.

Les dimanches d'Yvette

Nadine déjeune chez sa mère presque tous les dimanches. Yvette a quatre-vingt-six ans, une cuisine qui sent le café dès onze heures, et une façon bien à elle de raconter par détours. On part du gâteau aux noix, on passe par la tante Mireille qui le faisait « avec trop de beurre », on arrive à l'année où la maison a été achetée, et on revient au gâteau sans avoir noté la quantité de sucre.

Depuis le printemps, Nadine a pris une habitude. Dans la voiture, avant de démarrer, elle appuie sur le bouton et répète ce qu'elle a retenu. « Le gâteau aux noix de maman : deux cents grammes de cerneaux, pas de levure, four doux. Tante Mireille, c'est la sœur de papy, elle habitait Montluçon. La maison a été achetée en 1968, avec l'argent de la vente du camion. » Les phrases arrivent dans le désordre, l'application les range : une recette, une personne, un morceau d'histoire de famille.

C'est son fils Julien qui lui a installé l'application, et c'est lui qui a posé la question un soir, en regardant la constellation de souvenirs sur l'écran d'accueil. « Et si un jour tu veux arrêter, tout ça, ça part où ? Ça reste chez eux ? »

La question est moins technique qu'elle n'en a l'air. Elle en contient trois. Qu'est-ce qu'on peut effacer, et est-ce que c'est vraiment effacé ? Qu'est-ce qui reste quand on part ? Et ce que raconte Yvette, à qui est-ce que ça appartient ?

Avant le 24 mai : pas de porte de sortie

Jusqu'au matin du 24 mai, la réponse honnête à Julien aurait été embarrassante. L'application savait effacer des souvenirs : une fiche à la fois, depuis son petit menu, ou par paquets depuis les réglages. Mais un compte, une fois créé, ne se supprimait pas depuis l'application. Il n'existait ni bouton ni route sur le serveur pour le faire.

Pour une application qui propose justement de lui confier ce qu'on ne veut pas perdre, c'est un manque de fond. Une mémoire n'inspire confiance que si l'on sait comment la refermer. On raconte plus volontiers les recettes de sa mère, les prénoms des cousins et l'histoire de la maison à un carnet dont on sait qu'on pourra le brûler, qu'à un carnet dont on n'a jamais vu la dernière page.

Ce matin-là, avant d'ajouter la porte de sortie, il a fallu réparer une porte qui existait déjà et fermait mal.

Le grand ménage qui laissait des traces

Le grand ménage vit dans les réglages, section Mémoire. On choisit ce qu'on veut effacer, par familles (les événements, les rappels, les alarmes, les tâches, les mémos, les conversations), et jusqu'où : ce qui est passé, ce qui a été accompli, ou tout. C'est l'outil de ceux qui veulent faire de la place sans tout perdre : les rendez-vous passés, les tâches terminées, les vieilles conversations.

Le 24 mai au matin, un grand ménage a laissé deux restes gênants.

Le premier se voyait sur l'écran d'accueil. Les souvenirs effacés étaient bien partis du serveur, mais la constellation continuait de les afficher. La raison tenait à la façon dont l'application apprend qu'une fiche a disparu. Quand on supprime une fiche à la main, un signal part avec son identifiant, et l'écran la retire. Le grand ménage, lui, passait par une autre route du serveur, qui efface d'un coup, et aucun signal ne partait. L'écran croyait donc que rien n'avait changé. Depuis 10 h 25 ce jour-là, un signal « la mémoire vient d'être vidée » part après chaque grand ménage réussi, et l'écran d'accueil recharge tout.

Le second se voyait dans la cloche, la liste des notifications. Elle affichait encore des rappels arrivés à échéance et des points du matin qui renvoyaient à des fiches qui n'existaient plus. Et le petit compteur rouge restait allumé. Le serveur supprime désormais, dans le même mouvement, chaque notification dont toutes les fiches ont disparu. Un point du matin qui citait trois rendez-vous reste tant qu'il en cite un encore vivant. Et le compteur tombe tout de suite, au lieu d'attendre la minute suivante.

Les conversations qui survivaient à leur résumé

Vingt minutes plus tard, un vrai ménage a fait apparaître un reste plus discret, et plus important.

Quand une conversation se termine, l'application en garde deux choses. Un souvenir de type conversation, avec un résumé, qui sert à retrouver « ce dont on parlait la dernière fois ». Et, à part, la transcription complète de l'échange. Le grand ménage des conversations effaçait le résumé et oubliait la transcription. Du point de vue de Nadine, la conversation avait disparu de la liste. Sur le serveur, le texte intégral restait là, sans aucun souvenir pour y mener, et pour toujours.

C'est le pire des défauts pour une fonction de suppression, parce qu'il est invisible. Rien dans l'application ne montrait ce texte, donc rien ne signalait qu'il était encore là.

La correction de 10 h 44 a changé de méthode, pas seulement de périmètre. Au lieu de chercher ce qui dépendait des souvenirs effacés à l'instant, le serveur regarde désormais ce qui reste vivant chez le propriétaire, puis supprime toute notification et toute transcription qui ne renvoient à rien de vivant. La différence compte : les restes laissés par des ménages plus anciens, faits avant cette correction, partent eux aussi au ménage suivant. Une suppression ne vaut que si elle rattrape aussi celles qui avaient raté.

Le bouton du 24 mai

Deux minutes après, à 10 h 46, le bouton est arrivé.

Il se trouve dans l'écran Compte, qu'on ouvre depuis les réglages, sous « Changer mon mot de passe » et « Se déconnecter », en rouge. Le toucher ouvre une confirmation qui ne cherche pas à retenir : « Supprimer ton compte ? Action définitive. Tous tes neurones, conversations, rappels et préférences seront effacés. Le compte ne pourra pas être restauré. » Pas de questionnaire sur les raisons du départ, pas de délai de réflexion imposé, pas de courriel à confirmer.

Le choix de ne rien ajouter se discute, et il a été fait en connaissance de cause. Beaucoup de services gardent un compte « en sommeil » pendant quelques semaines, au cas où l'on changerait d'avis. C'est rassurant pour celui qui a cliqué trop vite, et c'est aussi une façon de garder des données qu'on a demandé d'effacer. Ici, la confirmation fait le travail de la marche arrière : elle dit en toutes lettres ce qui va partir, et que rien ne reviendra. Une fois qu'on a répondu oui, le serveur ne garde pas de copie de côté en attendant.

Derrière la confirmation, trois choses se passent, dans cet ordre.

D'abord, le téléphone se désinscrit des notifications. Ce n'est pas indispensable, puisque l'étape suivante effacera cette inscription de toute façon, mais c'est plus propre : entre la demande et l'effacement complet, aucun rappel ne doit tenter de sonner pour un compte en train de disparaître.

Ensuite, le téléphone appelle le serveur avec la preuve de connexion de la personne. Le serveur vérifie cette preuve lui-même et n'accepte rien d'autre : pas d'identifiant passé en paramètre, pas de suppression pour le compte de quelqu'un d'autre. Si la session a expiré, l'application demande de se reconnecter avant de supprimer. Puis le serveur supprime le compte.

Enfin, l'application ferme la session sur le téléphone, et l'écran bascule aussitôt sur la vue du mode sans compte, comme au premier lancement.

Une seule suppression, et tout ce qui s'y rattache

Le point le plus important ne se voit pas dans l'application. La suppression du compte n'est pas une liste de tables à vider une par une, où il suffirait d'en oublier une pour laisser un reste. Dans la base, les données d'une personne portent l'identifiant de son compte, et la base sait qu'elles doivent disparaître avec lui. Supprimer le compte suffit : les souvenirs, les liens entre eux, le journal de leurs changements, les règles données à l'assistant, les conversations et leurs transcriptions, la cloche, les inscriptions aux notifications et les réglages partent ensemble.

C'est exactement la leçon des deux corrections du matin, prise dans l'autre sens. Le grand ménage laissait des restes parce qu'il suivait des références à la main. La suppression du compte n'en suit aucune : elle s'appuie sur la seule chose que toutes ces données ont en commun, le propriétaire.

Et le mode sans compte ? Ce jour-là, il n'a pas reçu de bouton. En mode anonyme, les souvenirs ne sont rattachés qu'à l'appareil, et le raisonnement du 24 mai était simple : il n'y a pas de compte à supprimer, il y a une application à désinstaller. Aujourd'hui, la règle est écrite côté serveur : une installation anonyme restée trente jours sans usage est effacée pendant la nuit, et l'application prévient pendant les dix derniers jours.

Une application pour garder les souvenirs de famille, et pouvoir les effacer vraiment ?

C'est à peu près la question que se pose quelqu'un qui hésite à confier à un téléphone ce que raconte sa mère. La réponse tient en deux temps, et la page vie privée et comptes les résume.

On peut commencer sans compte, ce qui suffit pour essayer. Mais une mémoire attachée à un seul téléphone disparaît avec lui, et c'est pour ça qu'un compte vaut la peine dès qu'on y met des choses qui comptent. Le compte n'enferme rien : on le supprime depuis l'application, et la marche à suivre est aussi détaillée sur le site, avec la possibilité d'en faire la demande par courriel.

Entre les deux, il y a le ménage partiel. Nadine peut effacer les rendez-vous chez le garagiste de l'an dernier sans toucher aux recettes d'Yvette. Les deux gestes ne se ressemblent pas, et c'est voulu : le grand ménage choisit ce qui part, la suppression du compte ne choisit rien.

Ce qui appartient à qui, depuis

La réponse à Julien s'est précisée après le 24 mai, à mesure que l'application a appris à parler aux autres.

Le 5 juin, la suppression a reçu une trace. Avant d'effacer, le serveur écrit une ligne qui prouve qu'une suppression a eu lieu : une empreinte impossible à retourner vers le compte, la date, et la liste de ce qui a été purgé. Aucune donnée personnelle lisible. Elle s'efface d'elle-même au bout de cinq ans. Et si la personne avait donné son avis sur l'application, l'adresse courriel attachée à cet avis est retirée avant la suppression : l'avis reste, anonyme.

Les photos, elles, ne vivent pas dans les mêmes tables que les souvenirs, et la base ne peut pas les atteindre. Depuis le 27 juillet, la photo de profil est retirée explicitement au moment de la suppression. Les images des fiches sont retirées par un balayage nocturne, qui supprime chaque image qu'aucune fiche ne désigne plus.

Et puis le partage est arrivé, et avec lui la vraie question de famille. Une fiche peut se partager à un proche de deux façons, et elles ne survivent pas de la même façon à un départ.

Une fiche partagée en mode collaboratif reste celle de la personne qui l'a créée. Nadine et sa sœur Brigitte cochent la même liste, mais la liste est à Nadine. Si Nadine supprime son compte, sa liste part avec lui, et le partage s'arrête.

Une fiche donnée, le mode où chacun coche pour soi, devient au contraire la fiche du destinataire dès l'envoi. Elle n'est plus reliée à l'originale, elle est à lui, avec sa photo et ses pièces jointes copiées. Si Nadine donne la recette du gâteau aux noix à Julien, puis supprime un jour son compte, la recette reste dans la mémoire de Julien. Elle ne dépend plus de celle de sa mère.

Les messages échangés entre amis dans l'application, en revanche, sont effacés des deux côtés avec le compte de celui qui part.

Ce que Nadine a fait

Nadine n'a pas supprimé son compte. Mais la question de Julien a changé sa façon de ranger.

Ce qui vient d'Yvette, les recettes, les prénoms de la photo de mariage, l'histoire de la maison, elle ne le garde plus seulement pour elle. Elle a donné la recette du gâteau aux noix à Julien et à Brigitte, en le disant, et chacun en a désormais sa propre fiche. Quand Brigitte ajoute qu'il faut « un peu de rhum, maman ne le dit jamais », elle l'écrit dans la sienne. Ce qui se transmet ne tient plus à un seul téléphone ni à un seul compte.

Et ce qui ne regarde qu'elle, les rendez-vous, les courses, les notes du quotidien, reste dans sa mémoire à elle, avec une porte qu'elle sait où trouver.

Elle a aussi fait un peu de ménage, le vrai, celui qui choisit. Les conversations de l'hiver dernier, où elle cherchait un plombier et comparait des devis, sont parties d'un geste. Les rappels passés aussi. Rien de ce qu'Yvette a raconté n'a bougé, parce que rien de tout cela n'était une conversation ni un rappel : c'étaient des souvenirs rangés, une recette, une personne, un morceau d'histoire. Et la cloche, cette fois, ne lui a plus présenté de rappels vers des fiches effacées.

Julien, lui, a posé une dernière question, plus pratique : et si c'est lui qui part, un jour, de l'application ? La recette reste à lui tant qu'il garde son compte, et elle part avec son compte s'il le supprime. La copie de sa mère, elle, n'a pas bougé. Chacun sa mémoire, chacun sa porte.

C'est peut-être ce que le 24 mai a changé de plus utile. Pas le bouton lui-même, qu'on espère voir peu servir, mais la réponse qu'on peut désormais donner à la question de Julien. Ce qu'on garde pour soi s'efface vraiment quand on le décide. Ce qu'on veut transmettre, on le donne, et alors il appartient à ceux qui le reçoivent.

Si tu veux savoir comment l'application choisit ce qu'elle garde avant même qu'on lui demande d'effacer quoi que ce soit, c'est une autre histoire.

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